Ce texte est un extrait de mon travail de fin de cycle en Théologie à l'Université Adventiste de Lukanga

LA JUSTICE POPULAIRE  A LA LUMIERE DE LA BIBLE

 

            Après avoir montré que la justice populaire est pratiquée aussi bien dans les autres régions du monde qu’à Lubero, le présent chapitre est l’étude de la justice populaire en travers la Bible.  Il comprend l’étude de la justice populaire dans l’Ancien et le Nouveau Testament. Voyons d’abord la justice populaire dans l’Ancien Testament.

II.1. La justice populaire dans l’Ancien Testament

 

            La Bible ne contient pas littéralement le groupe de mot ‘‘justice populaire.’’  Mais elle développe beaucoup la notion de la justice.  L’Ancien Testament insiste surtout sur le fait que la justice est l’une des attributs de Dieu.[1]  Cependant, l’Ancien Testament contient plusieurs versets qui semblent autorisés la vengeance (base de la justice populaire).  Ainsi, le présent travail se propose d’examiner quelques versets de nature à insinuer l’esprit de vengeance, en vue de dégager ce que dit réellement l’Ancien Testament sur la justice populaire.

            Dès le premier livre de la Bible on trouve des versets qui insinuent l’idée de la vengeance. Il s’agit par exemple de Genèse 9:6 : ‘‘Si quelqu’un verse le sang de l’homme, par l’homme son sang sera versé; car Dieu a fait l’homme à son image.’’  Le Nouveau commentaire Biblique explique que, pour protéger l’existence de sa créature,

Dieu ordonna la suppression de tout meurtrier, quel qu’il soit.[2]  Il est suggéré que sous la dynastie de Lémec, la vie de l’homme était exposée à la tyrannie des rois et à la violence des criminels à qui était reconnu le droit de tuer.[3]  Alors, en Genèse 9:6, l’Eternel affirme que l’Etat détient la puissance de l’épée, mais le châtiment ne doit pas excéder le délit.  Le châtiment doit être proportionnel à la faute commise.[4]  Par ailleurs, le Seventh-day adventist Bible commentary indique que Dieu puni tout meurtrier, pas directement comme Caïn, mais par l’intermédiaire des hommes.[5]  Ainsi, pour un développement ordonné de la société humaine, Dieu dota le gouvernement humain du pouvoir de juger les malfaiteurs.[6]  De son côté, Maxwell Silver, soutient l’idée selon laquelle une infraction doit entrainer une punition qui lui est proportionnée, infligée non par Dieu mais par l’homme.[7]  Alors là il ressort que Dieu n’est pas en train de confier le pouvoir de vengeance à la masse populaire mais à un gouvernement légalement institué.  C’est au gouvernement que Dieu demande d’infliger au malfaiteur une sanction proportionnelle à l’infraction.

            En Exode 21:24 apparait la loi du talion: ‘‘œil pour œil, dent pour dent, bras pour bras.’’  Ceci implique-t-il que Dieu remet maintenant la vengeance entre les mains de l’offensée ?  A l’époque de Moïse, cette loi du talion était générale à toutes les nations.[8]  En commentant ce verset, Christophe Hahling indique aussi que dans l’environnement contextuel du peuple d’Israël, une personne commettant un forfait était vengée de manière exponentielle, et non proportionnelle.[9]  André Neher et Renée Neher expliquent que, œil pour œil, dent pour dent, veut dire que la peine doit être équilibrée à la faute.[10]  D’où aucune condamnation à mort ne pourra être prononcée sans une instruction approfondie, sans le témoignage irréfutable d’au moins deux témoins oculaires.[11]

L’Ancien Testament contient aussi de nombreuses sanctions dans le cas où quelqu’un venait de transgresser la loi.  Lorsqu’on causait du tort à autrui ou on commettait une quelconque erreur, on pouvait payer dans certains cas une amande, soit subir une punition corporelle pour d’autres cas, soit on pouvait dédommager la personne lésée, soit être punie de mort.  On pouvait être puni de mort dans trois cas: (1) En cas de fautes contre l’Alliance: quand quelqu’un se soustrayait de la circoncision (Genèse 17:14) ou faisait une œuvre servile le jour du sabbat (Exode 31:14).  (2) En cas de fautes contre la Loi morale: péchés contre nature (Lévitique 18:29), relations sexuelles pendant les règles de la femme (Lévitique 20:18).  (3) En cas de fautes contre la Loi rituelle: ne pas célébrer la Pâque (Nombre 9:13), manger du pain levé (Exode 12:15-19).[12]  Mais alors, quelle procédure devait-on suivre pour arriver à infliger telle ou telle autre sanction au malfaiteur ?  Ou bien il suffisait d’attraper quelqu’un en train de commettre une faute quelconque et le sanctionner directement ?

Paluku Mwendambio, en examinant l’eau amère apportant la malédiction de Nombres 5:11-31, indique que cette eau était utilisée dans les cas où on ne pouvait pas trouver de témoins contre la femme soupçonnée d’adultère.[13]  Selon Mwendambio, cette eau était une alternative judiciaire afin d’établir la culpabilité ou l’innocence de l’accusée qui, d’après Lévitique 20:10 et Deutéronome 22:22 devait être mis à mort.[14]  Il insiste que cette eau communique les messages suivant: (1) l’accusé est innocent jusqu’au moment où sa culpabilité sera établie; (2) personne ne peut se rendre justice lui-même ou alors personne ne peut être au même moment plaignant et juge; (3) les cas sensibles comme les soupçons ne devaient pas être résolus par la violence, mais devaient être apportés devant Dieu le suprême juge.[15]  Alors là, il ressort que dans tous cas de manquement, le malfaiteur devait comparaitre d’abord devant les juges qui avaient pour mission d’obliger le peuple à observer les lois de la Torah.[16]  Et quand les juges humains ne pouvaient plus trancher le problème, l’enfer était porté devant Dieu.

Selon Silver, le procès devait suivre les étapes suivantes: (1) déposition de la plainte par la partie opprimée; (2) instruction du procès, d’où les témoins et les avocats; (3) le jugement est rendu, d’où infliction de la sanction.[17]   Kuen indique aussi que dans la tradition synagogale, le procès suivait les étapes suivantes: (1) donner une petite exclusion au malfaiteur; (2) si l’exclu ne se repend pas après trois avertissements, il tombait sous le coup de l’anathème ou l’excommunication; (3) la mise à mort, était une sanction prononcée par le Sanhédrin tout entier.[18]

Plus loin, l’Ancien Testament indique d’une manière explicite qu’elle enseigne plutôt l’amour de l’ennemi et non la vengeance (Lévitique 19:18).  Alors là on peut considérer l’interprétation de Neher de Lévitique 19:18 d’après laquelle aimer le prochain implique non seulement l’amour de son égal, mais c’est aussi aimer l’étranger et son ennemi.[19]  Cet amour inclut le respect de la dignité de la personne humaine.  Aimer le prochain, c’est ne pas le haïr, mais c’est garantir sa vie, son intégrité physique et morale.  C’est s’abstenir de le tuer, de le blesser par des coups ou par des paroles; c’est lui secourir, l’aider à se relever, lui donner des moyens de subsistance honnête.[20]

Ainsi nous pouvons dire que l’Ancien Testament rejette la pratique de la justice populaire.  C’est pourquoi la Torah interdit, en Exode 23:1-2, de se joindre à la majorité pour faire le mal.  Ni de se conformer au plus grand nombre pour violer la loi.  Elle encourage plutôt l’amour de l’ennemi, le respect de la procédure avant d’exécuter les sanctions et le respect des institutions judiciaires légalement établies.

II.2. La justice populaire dans le Nouveau Testament

 

            Le Nouveau Testament, trouve ses bases dans l’Ancien Testament.  Ce qui fait qu’on rencontre dans le Nouveau Testament plusieurs pratiques de l’Ancien Testament.  Ainsi la justice est aussi un sujet d’une grande importance dans le Nouveau Testament comme dans l’Ancien.  Cette partie, essaie de dégager la manière dont Jésus a appréhendé les pratiques ayant trait à la vengeance et à la violence de son époque.  Nous y étudierons aussi l’attitude de Paul face à la justice de son époque.

II.2.1. Jésus et la justice populaire

 

De son vivant sur la terre, Jésus a fait face à la justice populaire.  Dans certains cas son avis était sollicité pour que la sentence soit exécutée. Citons par exemple l’incident de Jean 8:3-11, qui s’était produit pendant que Jésus enseignait dans le Temple. Les scribes et les pharisiens amenèrent une femme prise en flagrance délit d’adultère.  Jésus sachant leurs intentions leur dit: ‘‘Que celui de vous qui est sans péché jette le premier la pierre contre elle.’’  Le Nouveau commentaire biblique indique qu’en disant cela, Jésus transforma une argutie légaliste en une affaire morale.[21]  C'est-à-dire, il leurs donna à chacun l’occasion de faire appel à la conscience.[22]  A la fin du récit Jésus dira à la femme: ‘‘Je ne te condamne pas non plus.’’ 

Philipe Lefebvre informe qu’en Palestine, une histoire d'adultère concernait des instances judiciaires et religieuses précises.[23]  Un auteur anonyme indique qu’en Israël, il revenait au Sanhedrin de juger les malfaiteurs.  Sauf que la loi ordonnait, en particulier, de lapider sans l'entendre, tout prophète, tout rabbi qui détournerait le peuple du mosaïsme quand même il ferait des miracles.[24]  Pour ainsi dire que si Jésus ordonnait l’exécution de cette femme adultère, il aurait ordonné une exécution illégale; car ni lui, ni ces scribes et pharisiens n’étaient pas le tribunal habilité à juger des telles infractions.   Ça aurait été une approbation de la justice populaire.  Lefebvre affirme que les scribes et les pharisiens considéraient Jésus comme un homme qui prend ses distances avec la loi.[25]  Ainsi ils tentaient de mettre sous son nez un cas bien évident où Jésus, sans nul doute, va adopter une attitude illégale.[26]  Ce récit révèle beaucoup de choses sur l’attitude de Jésus face à la justice populaire.

Primo, ce récit révèle le respect de la procédure dans le procès judiciaire.  Ellen White indique que malgré le respect que les rabbins professaient pour la loi, ils l’avaient brisée quand ils avaient trainé cette femme devant Jésus (le juge).[27] D’après elle, il revenait plutôt au mari de cette femme d’engager une action contre elle, et les deux coupables devaient être également punis.  Alors donc, il n’appartenait pas aux scribes et aux pharisiens de trainer cette femme devant Jésus.  A plus, la loi voulait qu’en cas de lapidation, les témoins fussent les premiers à jeter la pierre.[28]

Secundo, ce récit montre que le pouvoir de juger doit être laissé aux seules personnes habilités.  Ellen White indique aussi que ceux qui sont prêt à accuser et à condamner sont  souvent plus coupables que leurs victimes.[29]  C’est ce qui a fait que les accusateurs de la femme adultère disparaissent à la parole de Jésus: ‘‘Que celui de vous qui est sans péché lui jette le premier la pierre.’’

 

Tertio, ce récit révèle l’amour envers le pécheur.  A ce propos, Ellen White indique que le Christ déteste le péché tout en aimant le pécheur.[30]  Bernard Häring, lui considère que ‘‘aimer son ennemi’’ est un commandement chrétien.[31]  Il continue en montrant que ce commandement doit être caractérisé par une attitude qui recherche à amener l’ennemi à la conversion, c'est-à-dire à abandonner ses mauvaises voies.[32]  Jean XXIII, affirme que l’homme égaré dans l’erreur reste toujours un être humain et conserve sa dignité de personne à laquelle il faut toujours avoir égard.[33]  Pour White, un disciple du Christ ne s’aurait détourné ses yeux de ceux qui s’égarent et les laisser poursuivre leur course vers l’abîme. L’amour chrétien est prêt à pardonner, prêt à encourager, à remettre et à raffermir sur le chemin de la sainteté la personne qui s’égare.[34]

Bref, Jésus ne permet pas à ses disciples de se rendre justice. Mais il leur demande de considérer leurs ennemis avec respect et courtoisie.  Ainsi les disciples de Jésus doivent respecter la procédure judiciaire lorsqu’ils veulent que justice soit faite.  Et leurs relations avec l’oppresseur doivent être caractérisées par l’amour plein de patience, de miséricorde et de pardon.

II.2.2. L’apôtre Paul et la justice populaire

 

            Les lettres de l’apôtre Paul contiennent beaucoup de passage dans les quels il traite des sujets ayant trait à la justice.  Il s’intéresse surtout à la justice spirituelle.  Cependant, dans son épitre aux Romains, il s’intéresse aussi à la justice sociale et à la justice telle qu’elle peut être rendue par des juridictions étatiques.

En Romains 12:19 par exemple, nous voyons Paul qui interdit aux chrétiens romains de se venger.  Il s’exprime en ces termes: ‘‘Ne vous vengez point vous-mêmes, bien-aimés, mais laissez agir la colère; car il est écrit: A moi la vengeance, à moi la rétribution, dit le Seigneur.’’  Déjà une interdiction de ce genre est visible au verset 14 de ce chapitre 12.  Un commentaire sur l’épître aux romains explique qu’au verset 14, Paul parle des rapports des chrétiens avec les étrangers ou les ennemis.  Tandis qu’au verset 16, il parle des rapports des chrétiens entre eux.[35]  Ce commentaire indique que bénir signifie ici souhaiter du bien.[36] 

Le Nouveau commentaire biblique, en commentant Romains 12:19, explique qu’en ajoutant les mots bien-aimés après la recommandation de ne pas se venger, Paul souligne qu’il faut abandonner à Dieu l’exercice de la colère.[37]  Le commentaire adventiste souligne qu’en donnant cette injonction, Paul, illustre Ephésiens 4:27.[38]  C'est-à-dire qu’en nous rendant justice nous-mêmes, nous donnons place au diable.[39]

Après considération des commentaires ci-dessus, nous trouvons que Paul, non plus, n’approuve pas la vengeance (cœur de la justice populaire).  Ainsi en Romains 13:1-7, Paul explicite ce que doit être l’attitude du chrétien face aux juridictions judicaires légalement établies.  Paul affirme que toute autorité vient de Dieu.   Ce qui veut dire que le chrétien doit du respect aux instances judiciaires légalement établies.  Et doit recourir à ces institutions en cas où il voit ses droits lésés et qu’il veut que ceux-ci soient rétablis.

Bref, le Nouveau Testament ne permet pas non plus aux chrétiens de se rendre justice.  Jésus enseigne dans son commandement nouveau, l’amour de l’ennemi, élément de différenciation du vrai chrétien du non croyants.  Il encourage aussi  comme Paul, le respect des institutions judiciaires légalement établies pour juger.  Paul recommande aux disciples de ne plus jamais laisser la colère agir.

 

 

 

 

 

 

 

 



[1]James Giles, Biblical ethics and contemporary issues (Texas: Baptist Spanish Publishing House El Paso, 1978), 27.

[2]Donald Guthrie et al., Nouveau commentaire biblique  (Suisse: éditions Emmaüs, 1978), 94.

 

[3]Ibid.

 

[4]Ibid.

 

[5]‘‘Whoso sheddeth man’s blood’’ [Genesis 9:6], The seventh-day adventist Bible commentary (SDABC), rev. ed., ed. Francis D. Nichol (Washington, DC: Review & herald, 1953), 1:264.

 

[6]Ibid.

 

[7]Maxwell Silver, ‘‘La justice dans le judaïsme,’’ http://www.alliancefr.com/judaisme/ cyberthora/transmission/cours1.htm (consulté le 08 Juillet 2014).

[8]‘‘Eye for eye’’ [Exodus 21:24], SDABC, 1:615.

 

[9]Christophe Hahling, ‘‘La justice sociale dans la Bible,’’ http://www.defimichee.fr/spip 2.1/spip.php?article166#.U7K3PlcuvIU (consulté le 01 Juillet 2014).

 

[10]André Neher et Renée Neher, Histoire biblique du peuple d’Israël, 3è éd. (Paris: Librairie d’Amérique et d’Orient, 1982), 156.

 

[11]Ibid.

 

[12]Alfred Kuen, Si ton frère a péché: la discipline dans l’Eglise (Saint-Légier, Suisse: Editions Emmaüs, 1997), 38.

[13]Paluku Mwendambio, Ritual of marital suspicion of Num 5:11-31: description and function of a biblical ritual (Saarbrücken, Germany: VDM,  2010), 122.

 

[14]Ibid.

 

[15]Mwendambio, 131-132.

 

[16]Yeshaya Dalsace, ‘‘Justice de la Torah aujourd’hui,’’ http://www.massorti.com/IMG/ pdf/Justice_de_la_Tora_aujourdhui.pdf (consulté le 09 Juillet 2014).

 

[17]Maxwell Silver, ‘‘La justice dans le judaïsme,’’ http://www.alliancefr.com/judaisme/ cyberthora/transmission/cours1.htm (consulté le 08 Juillet 2014).

[18]Kuen., 39.

 

[19]André Neher et Renée Neher, Histoire biblique du peuple d’Israël, 155.

 

[20]Ibid.

[21]Guthrie, Nouveau commentaire biblique, 990.

 

[22]Ibid.

 

[23]Philipe Lefebvre, ‘‘Amener une femme adultère à Jésus: pourquoi ?’’ http://www.laco urdieu.com/echo/163.html (consulté le 09 Juillet 2014).

 

[24]‘‘La Palestine au temps de Jésus: la justice,’’ http://www.regard.eu.org/Livres.6/Pales tine.au.temps.de.JC/11.html (consulté le 09 Juillet 2014).

[25]Philipe Lefebvre, ‘‘Amener une femme adultère à Jésus: pourquoi ?’’ http://www.laco urdieu.com/echo/163.html (consulté le 09 Juillet 2014).

 

[26]Ibid.

 

[27]Ellen G. White, Jésus Christ (France: Vie et Santé, 1990), 456.

 

[28]Ibid.

 

[29] Ibid., 458.

[30]Ibid.

 

[31]Bernard Häring, La loi du Christ (Belgique: 1959), 45.

 

[32]Ibid., 46.

 

[33]Jean XXIII, Lettre encyclique du souverain pontife Jean XXII, sur la paix entre toutes les nations, fondée sur la vérité, la justice, la charité, la liberté (Rome: 1963), 51.

 

[34]White, Jésus Christ, 458.

[35]Lagrang, Epitre aux romains (1897), 305.

 

[36]Ibid.

 

[37]Guthrie, Nouveau commantaire biblique, 1087.

 

[38]‘‘Give place unto wrath’’ [Romans 12:19], SDABC, 6:624.

 

[39] Ibid.